de Lune aux autres

04 juillet 2016

Les soustractions du temps

13_1950

Cela faisait 11 ans qu'on ne s'étaient pas vus. Des années bien chargées de naissances, de projets, de voyages et donc de distances entre nous. Des distances physiques, de celles qui n'arrachent pas la tendresse que l'on s'offre. Nous sommes partis au loin, ils étaient restés, eux qui avaient déjà quitté leurs pays pour en choisir un autre. Cela faisait 11 ans.

Mais il y avait eu ce coup de téléphone qui annonçait un mariage dans les orangers en hiver. C'était un peu fou, nous avions quitté la neige pour nous transporter pendant 3 jours jusqu'à eux. Quelle célébration! Nous avions pleuré, dansé et sous le ciel étoilé de Valencia, nous leurs avions volé leur nuit de noces en parlant toute la nuit. Nous sommes repartis quand ils se sont endormis.

3 jours en 11 ans. Et les 45 minutes aussi que nous avions volées entre deux correspondances dans un café orangé d'une gare. Chacune un enfant sur la hanche et l'autre dans une main. 45 minutes à se dévorer des yeux parce que l'on sait pas quand sera la prochaine fois. Et c'est arrivé. un séminaire pour elle à seulement 700 km de chez nous. "C'est trop proche pour ne pas vous voir!".

Et nous avons ajouté 3 jours et 2 nuits à la liste du temps passé ensemble. Quand elle est arrivée à l'aéroport, j'ai pris son visage entre mes mains, je l'ai imprimé dans ma mémoire. Il y était déjà, inchangé. Quelle émotion de voir que le temps n'a pas d'emprise sur ce qui est pur. Nous avons repris la conversation là où nous l'avions déposée la dernière fois en la projetant dans le futur, dans les peut être et les sûrement. Pas de promesses surtout, rien qui ne se fera pas. Nous philosophons de nos envies, pas de nos engagements. Nous n'en avons pas le temps. 

Elle est repartie aussi simplement qu'elle est venue. Nous avons été surpris de ne pas être surpris. Une évidence aveuglante se posait devant nous. Les liens du coeur sont tissés plus serrés que les autres apparemment. Cela faisait 11 ans moins 6 jours et 45 minutes. Nous avons soustrait un moment au temps.

 

Henri Matisse _ Robe rayée, fruits, anémones

Posté par luneauxautres à 11:49 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


20 juin 2016

Il se fait bien tard...

d8ad12d856bf58affe68936621002861

...et pourtant, j'ai eu soudain l'envie de revenir, de relire. J'avoue. J'avais oublié. Comment peut-on oublier des morceaux de mémoires, de vies? Je me suis sentie un peu étrangère à moi-même et puis, ligne après ligne, je me suis reconnue, j'ai revécu.

L'eau a coulé depuis mon dernier texte. Suis-je encore celle qui pourrait écrire? Il me semble que oui. Une étape est franchie, je retrouve mes instincts d'imagination, d'inspiration. Il suffit d'un jour de chaleur folle, d'une pleine lune indécente et d'un grand coup de vent frais par-dessus, pour retrouver le chemin. Aurai-je encore des moments de vie à décrire? Il y en a eu tellement ces derniers mois, des tristesses et des joies, quelques unes. Saurai-je les dépeindre sans les rendre criardes? Saurai-je retrouver ce petit battement de sang qui faisait courir mes doigts certains soirs? Nous allons croire que oui.

Mais il se fait décidément bien tard, et me voilà étourdie par ces premières lignes après un si long silence. 

Et vous, faites-vous encore du bruit?

 

Peter Ilsted _ Regardant par la fenêtre

Posté par luneauxautres à 23:52 - - Commentaires [3] - Permalien [#]

25 décembre 2015

Quand nous serons tous de retour

marc-chagall-the-concert

Parler du temps qui passe nous permet de le contourner j'imagine. Mais que dire des derniers mois qui se sont échappés? De l'effort, nous pouvons en évoquer plusieurs : de celui du labeur, d'aimer ce que l'on fait et de se donner les moyens de l'aimer encore plus. De celui du don, mais est-ce vraiment d'effort d'ici nous parlons? Où réside l'effort lorsqu'on se livre tout entier à offrir aux autres et à nos enfants en particulier? "We raise by lifting others." est une phrase qui résonne particulièrement en cette fin d'année 2015. Élevons-nous les uns les autres, tendons nos mains pour aider d'autres à monter plus haut, et mieux. Vous verrez, cela rend heureux. Je ne vois pas de joie à regarder quelqu'un au fond du trou, quelque soit la profondeur du trou, par qui que ce soit il fût creusé. 

Et puis l'effort de recevoir, qui est peut être le plus difficile pour moi qui me ferme volontiers aux douceurs et aux attentions dirigées. Apprendre à recevoir autant qu'à donner n'est pas chose aisée si on souhaite le faire en pleine conscience. L'apprentissage de l'écoute active et posée me permet de me redécouvrir tout en découvrant les autres. C'est magique! Le temps se ralenti jusqu'à se suspendre, on entend mieux, on refuse de prendre. On reçoit en respirant. S'arrêter et regarder vraiment. Se taire aussi, le plus souvent. Cela reste un effort pour moi, mais il s'allège avec le temps et mon plaisir s'agrandit, petit à petit.

L'effort d'y croire toujours, de trouver des solutions, de nouveaux angles inexplorés. De croire en quoi? En tout principalement! En l'homme essentiellement. Oui, j'y crois encore malgré des temps troublés. Mais ont-ils été vraiment clairs un jour ou bien étions-nous partis dans des illusions teintées par d'autres? Étions-nous réellement présents jusqu'alors pour témoigner de l'étrangeté de notre espèce? Mais qu'est-ce-qui nous pousse à la souffrance? Pourquoi préférerons-nous la voir au-delà du beau? Parce que le beau arrive tous les jours : il arrive quand la vieille voisine chante à sa fenêtre un chant sicilien de sa jeunesse, quand une voix qu'on avait oublié se fait entendre au bout du fil, quand leurs cheveux s'emmêlent sur leurs fronts endormis, quand ta main effleure la mienne. C'est beau. Je le vois.

Quand nous serons tous de retour, résonnera mieux la voix des vieilles dans nos poitrines.

 

Marc Chagall _ Le concert

 

 

Posté par luneauxautres à 18:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 août 2015

Par la porte

Source: Externe

J'ai effacé les quelques brouillons qui s'entassaient dans la liste des messages. Rien n'a abouti jusqu'alors. Je ne suis pas encore sûre que celui-là aboutira.

La vie, vous savez, les amours, les travaux, ce que nous projetons de faire et ce que nous pouvons faire vraiment... Je pense que c'est cela qui me déçoit le plus : le fossé qui sépare le rêvé du possible. Je dois manquer d'ambition. On me dit que je manque de raison. Mais ça, je le savais déjà. 

Le temps file mais je ne me sens pas vieillir. Mon corps me fait remarquer que non, j'ai du mal à l'écouter, à le laisser mener les choses. Je pense que j'ai toujours beaucoup d'énergie, on me dit que j'ai vraiment l'air fatiguée. En regardant les dernières photos de vacances, je me dis que merde, ils ne m'ont pas menti.

Je lis beaucoup les histoires des autres et l'impression que tout est déjà écrit s'inscrute dans mon esprit. Pourquoi vouloir alourdir le monde de mes phrases maladroites? Je pense que tout le monde s'est réfugié dans l'image : on n'y risque moins, on ne dit plus grand chose mais l'interprétation est libre et celui qui passe peut se l'approprier facilement. Alors qu'un texte, franchement! La disparition des mots m'inquiète, elle me confine au silence et à leur contemplation. Je relis des pages tournées il y a longtemps. La démarche est égoïste, je recherche des sentiments passés, j'en découvre de nouveaux. Et curieusement, j'avance.

Je ne suis plus certaine de vouloir écrire mes histoires ici, mais je n'arrive pas à fermer la porte. Elle reste entr'ouverte encore, qui sait, une histoire ou deux pourraient s'y glisser un jour. 

À bon lecteur, salut!

 

Peter Vilhelm _ the open door

 

Posté par luneauxautres à 19:38 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

14 février 2015

Qu'il est difficile

LAR_BD_1557_B

C'est dans mon corps que je le ressens d'abord : un mal de tête sourd et lourd qui rend une journée chargée et terne, qui m'aveugle.

Et puis le vent se lève et le grand froid se déverse dans le méandre des rues; il se souffle dans les cols relevés, il fige les tissus, il plisse les yeux et fait siffler les fenêtres pétrifiées de bleu acier. Moins quarante. Il faut le vivre pour le croire. De retour au dedans, il faut reprendre son souffle que la mort blanche a essayé de nous pomper. Le coeur se calme; on se décharne. Seules les vraies chaleurs réconfortent : le feu et le sang. Oubliez les thermostats et l'électricité, nous redevenons animal en survie. 

Se retrouver face à face un moment, se rassembler, se rasssurer, s'observer. C'est bien beau. Le faire pendant les longues semaines que dure notre hiver, brise le charme. Qu'il est difficile de se connaître à défaut de se reconnaître. Qu'il est difficile et excitant en même temps de les voir grandir, de les laisser s'éloigner de nous. Qu'il est difficile de leur confier un bagage qu,on veut à la fois léger et chargé et sens. Que c'est beau quand même de se retrouver après une dispute.

J'aime le blanc, la neige et la glace. J'aime ce grand ciel bleu qui nous aspire vers le haut. J'aime l'air qui fige ma poitrine, qui m'écrase autant qu'il m'élève. Mais chaque hiver, c'est ce qui se passe au dedans qui nous fait grandir un peu plus chaque année. Et peut être celle-ci plus qu'une autre.

Le jour se lève plus tôt. La saison froide s'étirera encore pour de longues semaines ici. Pourtant, le temps du dedans est presque fini. profitons-en encore un peu pour se défaire et se refaire encore mieux. Même si, et surtout si c'est difficile.

 

Vilhelm Hammershøi _ intérieur

Posté par luneauxautres à 11:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]