de Lune aux autres

17 juillet 2014

Silence

will window2 009

Quand il lui avait annoncé qu'il viendrait passer une semaine près d'elle, il y avait eu un léger silence. Il sautait dans un avion pour survoler l'Atlantique puis tout un pays entier pour venir la serrer dans ses bras, et il y avait eu ce silence. Ses oreilles l'avaient bien perçu, son cerveau l'avait bien retenu mais son coeur n'en a pas voulu de ce petit, tout petit silence.

À quoi cela tient un pressentiment? À un demi-sourcil levé, à un coin de bouche qui se froisse, à un soulèvement de poitrine, à un petit sursaut d'une main, à un petit silence? Comment devinons-nous ce que notre raison s'obstine à refuser?

Il le savait déjà quand il est monté dans l'avion. C'était un coup de poker, c'était idiot, c'était cher et puis surtout, c'était tellement nécessaire. Il fallait qu'il la voit, il ne pouvait décidément pas attendre encore 5 mois. Toutes ses semaines au loin dans un pays au bout du monde à se demander si, à imaginer que, à ne pas en dormir la nuit. Alors le voilà parti, sans rien dire à personne. Sauf elle. Qui devait lui ouvrir ses bras, qui devait pleurer sur le quai de la gare. Elle devait. C'était forcé.

Elle n'a pas pleuré, elle a juste tendu sa joue. Il le savait bien, ce petit silence avait tout annoncé. Un autre s'était avancé auprès de la belle pendant son absence. La belle n'avait pas vraiment résisté, le prétexte de la solitude permet bien des choses. Le mensonge y compris. Elle lui a pris la main, elle lui a parlé droit devant puisqu'il le fallait maintenant.

Qu'on ne dise pas que les femmes sont plus tendres que les hommes. Qu'on ne dise pas que le masculin encaisse plus que le féminin. La blessure est la même, la souffrance aussi. Les poings se serrent avec le coeur. Les yeux piquent tout autant. La colère ne s'appaise pas plus tôt, ils n'oublient pas plus vite.

Il y avait eu ce petit silence avant tout ces cris. Et puis il est revenu plus grand, plus pénétrant.

Cela ira bien un jour. Cela passera, il le sait. C'est l'été, il est retourné au loin pour quelques mois encore. Le temps arangera les choses, les nuits seront moins longues, il en est certain. Il a juste besoin d'en parler encore et encore, de ce petit silence.

 

Taryn Day _ Young Man Tired of his Hometown

 

Posté par luneauxautres à 16:05 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


15 juillet 2014

Liste pour le vent

Odilon Redon

les cosmos qui dansent devant les maisons de Montréal

aller danser en sandales dorées

le craquant du feuilletage des Natas

les cheveux des enfants dans la lumière du soir

les paillettes de mon nouveau gloss

le balancement des branches sous le vent

les éclats de rire qui passent dans la nuit sous ma fenêtre

un vieux monsieur qui danse dans un parc

le jardin le matin

Bach à la radio

rouler les vitres grandes ouvertes et chanter fort

les gelato

leurs pieds nus qui dépassent des draps

ne rien faire

une fille en robe à bicyclette

tailler la vigne

écouter le voisin répéter son concert du soir

manger les tomates chaudes de soleil

aller au cinéma, deux fois de suite

ne rien faire du tout

peindre à l'aquarelle sous la tonnelle

savoir qu'elle va mourir bientôt

ne rien pouvoir y faire

se laisser pleurer

se couper les cheveux

les bercer encore un peu

aimer être seule au milieu d'eux

ne pas compter les jours

aller nager le soir

goûter les premières framboises

rien du tout

 

Odilon redon _ Saint Jean

 

Posté par luneauxautres à 15:05 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

12 juillet 2014

Dans ses rêves

Louis Welden Hawkins Séverine c

Changer de pays, de culture, c'est souvent changer de vie. Complètement, radicalement, totalement. Qu'on le veuille ou non. Pour elle, c'était plutôt non. Ils sont partis à deux, elle reste seule. L'envie des hommes de partir, de voir de l'ailleurs persuadés que ce qu'ils ont sous les yeux n'est pas ce qui leur convient le mieux... Cette envie fait déplacer des coeurs à l'autre bout de la terre. Mais son homme n'a pas résisté au grand bouleversement et il s'est mis à regretter sa terre, sa mère aussi. Au moment de prendre la décision du retour, et tant pis pour le fils prodigue, elle a dit non. Il a insisté, jusqu'à implorer et menacer aussi. Elle disait non, j'y suis, j'y reste.

À presque quarante ans, la voilà divorcée de mari et de pays. Elle n'y retournera pas, c'est bien chez elle ici. Cela ne fût pas si facile que cela se dit. Ceux qui la connaissent de près on même vu germer quelques regrets. Mais ils n'ont pas grandi et puis c'est bien mieux ainsi. Elle a changé de ville, et puis de métier aussi. Tant qu'à tout bouleverser, faisons une révolution. Une femme décidée s'arme d'une patience et d'une résistance pures. Bien averti doit être celui qui se place sur son chemin. Il a fallu plusieurs mois, des années même, mais elle a réussi à devenir celle qu'elle imaginait.

Vous la verrez avancer d'un pas léger sur les trottoirs gris du quartier, toujours un sac à l'épaule, toujours ses cheveux blonds dénoués. Elle a cette nonchalance du sud qui résume la féminité à un déhanchement, à un geste souple de la main. Ce que vous retiendrez, j'en suis sûre c'est son sourire. Pas forcément celui qui s'affiche, mais celui qui rayonne et vous touche à chaque rencontre un bout du coeur. Cette femme est une radiation permanente de bonheur et se laisser toucher est ce qui peut vous arriver de mieux. J'ai pris une nouvelle dose d'exposition à la terrasse d'un café dans la ville qui ne dort jamais en été. C'était doux, c'était fort. Mais attention, son non est toujours actif, si vous attaquez, elle mord. 

Changer de vie, c'est avant tout changer soi-même. S'affirmer, se redéfinir, se révéler beaucoup. Et je crois que le plus bel effort à réaliser, c'est celui d'être dans ses rêves. Tout comme elle, j'aimerai tellement être dans les miens.

 

Louis Welden Hawkins _ Séverine

 

Posté par luneauxautres à 15:23 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

07 juillet 2014

Juillet

Wolfram Onslow Ford

Juillet vient comme une relève qu'on n'attendait plus. Les nuits ont les fenêtres ouvertes sur le bruissement des feuillages et des quelques passants riant d'être encore dehors aussi tard. Les souffles sont paisibles, je les entends remuer des pieds de temps en temps pour repousser les draps. J'écoute Verdi et je me permet déjà de noircir quelques papiers qui peuvent très bien attendre la fin de l'été. Moi qui n'ai jamais aimé les grandes chaleurs, je savoure les gouttes qui perlent dans mon cou et qui se glissent au creux de ma gorge. Je me laisse aller complètement et je tourne la tête en passant devant les piles à ranger, trier, classer.

Le vin se boit frais et il cogne fort. Le jardin fleurit et j'ai encore oublié de l'arroser ce soir. C'est la faute à Verdi. Il faudra se lever tôt pour rattraper mon retard. Et il faudra aussi une sieste pour tenir la journée longue. Les enfants joueront dehors sous les arbres, j'entendrai leurs cris par la fenêtre et mes stores baissés filtreront le soleil qui plongera sur le parquet. On pourra peut être goûter les premières groseilles ou même une salade de fraises. S'il fait trop chaud on ira au cinéma avec des pulls et des chaussettes. Il y aura du silence et de la menthe fraîche dans la citronnade sur la table du jardin.

Il faudra aller au marché et surtout aller acheter une lavande. Malgré les grands soins intensifs, le pied de 5 ans n'a pas survécu au moins 40 de cet hiver. Comment se rappeler aujourd'hui de la morsure de février? Les oiseaux n'ont plus de graines et un cardinal est venu se plaindre à la fenêtre de la chambre. Ne pas oublier d'appeler ceux qui ne sont pas partis et les inviter à manger sous la vigne. Tout est ralenti, tout est dénoué. Il n'y a pas encore le remords de laisser le temps filer. Mais je me connais trop bien pour ignorer le moment où je repartirai à l'assaut. Cela germe déjà, je le sais.

Mais le temps est à rien et surtout rien du tout. Laisser l'heure du repas passer et le transformer en goûter. Dire oui à des glaces dès le matin, se dire que finalement, c'est meilleur quand on en a envie. Se dire que malgré tout, malgré cette année pourrie, on est heureux, on est chanceux aussi. Et les roses sont rouges dans l'allée.

Alors peut être que demain, ce sera Vivaldi.

 

Wolfram Onslow Ford _ Mother's garden

Posté par luneauxautres à 00:42 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

19 mai 2014

Elle

jeanne-kefer

Elle est bien plus forte que moi. Ne voyez vous pas dans ses yeux l'orage se lever avec sa colère? Ne tremblez-vous pas à leur couleur encre sombre lorsqu'elle vous fixe de son reproche coupant? Je sais que je tremble et que j'aime trembler devant elle. De temps en temps.

Elle est bien plus belle que moi. Et pour une fois, ce n'est pas moi qui le dit mais tous ceux qui la croisent, sans la connaître souvent. Mais elle n'aime pas toujours cela, se faire traiter de "cute" et elle tourne le dos aux admirateurs qui la pensent coquette. Elle veut être comme son frère : doux mais frondeur. Tout en portant des jupes qui tournent évidemment.

Elle est bien plus vive que moi. Elle parle plusieurs langues, même celles qu'elle ne connaît pas. Elle chante juste et crie fort quand il le faut. Elle sait dire non et croyez-moi que c'est peut-être ce qui lui sera le plus utile des cadeaux. Elle donne beaucoup aussi, comme ça, quand il le faut. Et elle part bien vite en courant pour ne pas entendre merci.

Elle est bien plus grande que moi. Elle ne le sait juste pas. Pas encore. Ses jambes se terminent par de jolis petons menus qui se pointent et dansent sous un tutu. Elle a les bras fins et les mains graciles, ses gestes sont posés et son profil est droit, tendu. Elle a ce demi sourire qui en dit long sans rien dire du tout. Voyez-vous?

Elle est toujours dans mes jupes même si je n'en porte pas assez souvent selon elle. Elle est toujours là, surtout quand elle n'a pas besoin de moi. Une parallèle, une petite barre juste en dessous qui sert à prendre de l'élan pour virevolter plus haut. Elle est souple mais bien ancrée. Je suis là! crie-t-elle si vous ne l'aviez pas encore devinée.

Elle est un morceau de moi, de lui beaucoup et rien du tout de nous. On la regarde souvent, trop, à la gêner parfois. Arrête de me voir comme ça! C'est que nous n'y croyons pas vraiment, qu'elle vient de nous et qu'elle s'enfuit déjà par petits bouts. C'est notre petite fille, voyez-vous...

 

Fernand Knopff - Jeanne Kefer

 

Posté par luneauxautres à 20:53 - - Commentaires [6] - Permalien [#]



Fin »