de Lune aux autres

09 août 2014

Une robe d'été

laurencin-le-bouquet

Et il ne s'est même pas retourner! À voir son expression outragée, elle s'attendait à mieux, un regard au moins, un petit glissement d'oeil. Elle l'a frôlé de l'épaule et il n'a rien dit ou fait, il est passé sans s'arrêter, comme un courant d'air à travers une maison d'été. Mais que faut-il donc faire? Que faut-il donc dire pour s'attirer à présent l'espoir d'une rencontre? Elle passe sans cesse sa main droite dans ses cheveux défaits et c'est un signe de grande nervosité. Non, je n'ai pas dit névrose. Pourtant la robe devait être jolie, lègère et virevoltante. Pourtant sa peau bronzée et ses joues rosies, et ses yeux, bordel, tu as vu mes yeux?! 

J'essaie d'être grave et concernée en réfrénant un demi sourire. L'amour n'a jamais été attiré par les désespérés. Il ne sélectionne que ceux qui n'y pensent pas, qui n'y travaillent pas ou si peu. Il touchera ceux qui ne s'y attendent pas. Je lui dis de ne pas forcer les choses, de quitter ce regard de biche affolée et d'opter pour plus d'abandon. À tout vouloir vendre en étalage, qui voudra venir la découvrir? Et puis retrouve ton assurance, ta confiance qui gonflait ta poitrine et allongeait tes pas. Non, je n'ai pas dis défiance. Ce n'est pas un combat, c'est une valse ou même mieux un tango. On se tourne autours, on se regarde on se frôle de la hanche et du bout des doigts et puis on s'enlace, on s'étreint. Tu m'ennuies, tiens. Ce n'est pas si facile que cela. Bien sûr que non, et c'est ce qui lui donne son prix. 

Elle en oubliait son café qui arrivait à refroidir sur la terrasse de juillet. Elle était absorbée à présent et je la laissais se perdre un peu pour ralentir son sang. Elle ne touchait plus ses cheveux et ils dansaient doucement dans la brise. Son visage reflétait son âme et c'était tellement un joli moment. Je me suis levée pour disparaître. Je l'imaginais seule et immobile à cette table rouge sur ce trottoir noir. Je suis revenue et j'ai trouvé encore une nouvelle personne, une autre facette. Elle me glissait alors doucement un petit bout de papier du bout du doigt.

Quelques chiffres griffonnés dessus et voilà que son sourire irradiait tout autours. Quelques chiffres donnés à la hâte par le voisin de table qui lui avait totalement échappé jusqu'alors. Quelques chiffres et tellement de combinaisons possibles à présent! Attends un peu... Laisse-moi au moins imaginer un instant. Elle était repartie. Finalement, sa robe était plutôt jolie.

 

Marie Laurencin _ le bouquet

 

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06 août 2014

Et puis Mozart...

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Il me semble étrange de plus en plus ce besoin d'immédiateté, cette urgence permanente à savoir ce qui va se passer, à être le premier, à devancer la nouvelle. Et puis lorsqu'elle arrive enfin, ne pas vouloir en savoir plus que de la voir. Juste un petit coup d'oeil en passant, on glisse sur le contexte, le regard, sur le contenu s'il y en a un. Et on passe à la suivante.

Une image seulement pour résumer une histoire. Plus la vue nous étreint, plus on obtient la satisfaction d'un sentiment de compréhension, de compassion même. On tolère alors un titre, quelques mots pour souligner mais surtout pas de verbes! Les verbes sont de vilains mots qui forcent votre opinion, qui -comble de dégoût- peuvent même vous provoquer d'émettre un avis voir un désaccord. 

Les mots sont tellement démodés, tous qu'ils sont. Les plus légers comme les plus résonnants. Ils n'ont pas eu la délicatesse de changer, ils continuent de s'aligner bêtement les uns derrière les autres, virgule et point. Où est l'excitation? Une réflexion, une analyse ne peut pas être excitante, cela se saurait depuis le temps. Et puis qui la lirait? Qui soulignerait les passages importants d'un trait de crayon gras, qui découperait l'article pour l'archiver? Oui on peut le faire à l'écran et ce changement-là aurait pu enrichir l'écriture. Mais est-ce moi ou bien ne disparaissent-ils pas? Le vocabulaire s'allège, il se tord parfois vers d'autres horizons et c'est tant mieux aussi. Mais il déteint, il s'étiole, on le stigmatise.

Des heures à regarder défiler des images souvent formatées de la même façon et si peu à lire dans le fond. J'ai pensé l'autre jour à l'absence d'urgence, à notre longue vie annoncée, promise et dûe. Où se trouve le besoin de créer, de produire vite, bien vite avant de disparaître avant même d'avoir commencé? L'urgence n'a-t-elle pas fait avancer, découvrir, engager? Où est notre urgence à présent? Peut être y-en-a-t-il trop finalement... Toutes ses images qui ne peuvent nous échapper nous rappellent celles qui sont loin de nous, tous les jours. Par où commencer alors? 

L'écriture est outil de réflexion. J'écris un mot puis l'efface s'il ne sonne pas juste, s'il n'a pas sa place. Je ne cherche pas forcément à me faire comprendre, j'ouvre une réflexion, une vue, peut être parfois une émotion. Oui j'entre en duel, j'engage, je défend, je pare. Ce sont mes mots, et au-dessus, ce sont leurs images et le travail est dans le fond le même. Soyez conscients, il n'y a pas d'instantané ici. Il n'y a pas d'immédiateté. Repassez dasn une semaine ou un an, tout restera à sa place. Vous êtes entrés dans un espace vide de temps. Et puis Mozart est mort à 35 ans.

 

Wolfgang Amadeus Mozart _ Phantasie für eine Orgelwalze

 

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05 août 2014

À vider

goodhousekeeping

Cela ne fait que quelques heures qu'ils sont partis et déjà je sais que ces jours sans eux ne suffiront pas. La liste de mes envies, de mes besoins s'allongent de minute en minute et j'aurai beau faire, tout ne tiendra pas.

Définir les priorités n'est pas mon fort. Tout est prioritaire, rien ne peut supporter d'être laissé de côté pour plus tard. Quand le temps sera là, quand ce sera leur tour. Je lance tous les chantiers en même temps : nettoyer, trier, vider, jeter et jeter encore. Vendre aussi, tout ce qui peut l'être. Faire un grand vide pour du mieux être. C'est fou ce qu'on accumule en peu de temps. Et l'envie d'autre chose, et l'envie de rien du tout. Du vide tout autours pour que nos idées circulent mieux. Du vide pour qu'ils grandissent encore plus. Du vide pour un appel au silence tout en étant ensemble. Du grand rien avec juste un peu. De l'utile, bien sûr du beau et surtout du confortable. Cela parait si simple, mais le choix est souvent difficile à poser. 

Ah si j'étais seule à vivre ici, ce serait plus simple. Ah, s'il ne tenait qu'à moi. Ah, si je n'étais que la seule à utiliser ses meubles. Mais tout serait si mort finalement. Le bazard c'est aussi la vie et lui laisser la place alimente bien plus de conversations que le vide. Sauf que nous avons dépassé le quota de conversations sur le sujet, et que le silence s'impose à présent. 

Me voici face à une maison monstre qui ne me veut que du bien. Je le sais. Il suffit tout d'abord que je lui allège ses entrailles. Pièce après pièce, étagères après placards, elle sera servile et j'en serai le maître. Même si le temps n'y suffira pas.

 

Coles Phillips _ Girl reading (cover for Good housekeeping)

 

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17 juillet 2014

Silence

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Quand il lui avait annoncé qu'il viendrait passer une semaine près d'elle, il y avait eu un léger silence. Il sautait dans un avion pour survoler l'Atlantique puis tout un pays entier pour venir la serrer dans ses bras, et il y avait eu ce silence. Ses oreilles l'avaient bien perçu, son cerveau l'avait bien retenu mais son coeur n'en a pas voulu de ce petit, tout petit silence.

À quoi cela tient un pressentiment? À un demi-sourcil levé, à un coin de bouche qui se froisse, à un soulèvement de poitrine, à un petit sursaut d'une main, à un petit silence? Comment devinons-nous ce que notre raison s'obstine à refuser?

Il le savait déjà quand il est monté dans l'avion. C'était un coup de poker, c'était idiot, c'était cher et puis surtout, c'était tellement nécessaire. Il fallait qu'il la voit, il ne pouvait décidément pas attendre encore 5 mois. Toutes ses semaines au loin dans un pays au bout du monde à se demander si, à imaginer que, à ne pas en dormir la nuit. Alors le voilà parti, sans rien dire à personne. Sauf elle. Qui devait lui ouvrir ses bras, qui devait pleurer sur le quai de la gare. Elle devait. C'était forcé.

Elle n'a pas pleuré, elle a juste tendu sa joue. Il le savait bien, ce petit silence avait tout annoncé. Un autre s'était avancé auprès de la belle pendant son absence. La belle n'avait pas vraiment résisté, le prétexte de la solitude permet bien des choses. Le mensonge y compris. Elle lui a pris la main, elle lui a parlé droit devant puisqu'il le fallait maintenant.

Qu'on ne dise pas que les femmes sont plus tendres que les hommes. Qu'on ne dise pas que le masculin encaisse plus que le féminin. La blessure est la même, la souffrance aussi. Les poings se serrent avec le coeur. Les yeux piquent tout autant. La colère ne s'appaise pas plus tôt, ils n'oublient pas plus vite.

Il y avait eu ce petit silence avant tout ces cris. Et puis il est revenu plus grand, plus pénétrant.

Cela ira bien un jour. Cela passera, il le sait. C'est l'été, il est retourné au loin pour quelques mois encore. Le temps arangera les choses, les nuits seront moins longues, il en est certain. Il a juste besoin d'en parler encore et encore, de ce petit silence.

 

Taryn Day _ Young Man Tired of his Hometown

 

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15 juillet 2014

Liste pour le vent

Odilon Redon

les cosmos qui dansent devant les maisons de Montréal

aller danser en sandales dorées

le craquant du feuilletage des Natas

les cheveux des enfants dans la lumière du soir

les paillettes de mon nouveau gloss

le balancement des branches sous le vent

les éclats de rire qui passent dans la nuit sous ma fenêtre

un vieux monsieur qui danse dans un parc

le jardin le matin

Bach à la radio

rouler les vitres grandes ouvertes et chanter fort

les gelato

leurs pieds nus qui dépassent des draps

ne rien faire

une fille en robe à bicyclette

tailler la vigne

écouter le voisin répéter son concert du soir

manger les tomates chaudes de soleil

aller au cinéma, deux fois de suite

ne rien faire du tout

peindre à l'aquarelle sous la tonnelle

savoir qu'elle va mourir bientôt

ne rien pouvoir y faire

se laisser pleurer

se couper les cheveux

les bercer encore un peu

aimer être seule au milieu d'eux

ne pas compter les jours

aller nager le soir

goûter les premières framboises

rien du tout

 

Odilon redon _ Saint Jean

 

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