de Lune aux autres

18 avril 2014

Sans voix

daydreaming

 

Pas un son, pas un seul. Pas un cri, pas un pleur. Un silence lourd et maîtrisé, un visage fermé mais qui laisse tant entrevoir qu'une voix imaginée se glisse dans nos oreilles. Un petit garçon comme les autres, qui courent, qui sautent, qui lancent, dessinent et dansent. Un petit garçon qui n'appelle pas, qui ne chante pas, qui ne crie pas si un autre l'attaque, qui n'alerte pas lorsqu'il a mal. 

Un petit homme qui doit avoir une blessure dit-on, ou bien une sacrée dose d'affirmation. C'est à vous de voir de quel côté vous souhaitez pencher : le verre à moitié plein ou à moitié vidé... Un petit gars qui pour faire ses présentations en classe, est arrivé avec une clef USB. Une clef magique qui a transformé tous les regards des enfants sur lui : "Mais madame!!! Il parle!". Chez lui, en effet, il parle et il parle si bien. De longues phrases, belles et envolées. Plein de mots et même des longs et même des compliqués. Il reprend le modèle que la maîtresse a donné : "Aujourd'hui je vous présente...". Les yeux droits dans la caméra, il discourt de son choix. Silence alors de la part des bruyants. Sa parole devient d'or et c'est une musique qu'on entend. Le sens de la parole : celle qu'on veut donner, celle qu'on offre aux autres. Quelle valeur a-t-elle? Quel poids ont nos mots tout au long d'une journée?

"Madame, et si on se taisait tous?" On verra bien qui tiendra et combien de temps... On se tait donc, on ne dit que dans sa tête. On réapprend nos mains, nos corps puisqu'il faut bien se faire comprendre. Le silence tape aux tympans, on entend finalement toute la vie autours : le train au loin, le chien du voisin, le tic-tac de l'horloge. On entend même le téléphone du secrétariat. Tout un espace omniscient qu'on ne percevait pas avant, entourés d'un brouhaha habituel. Le silence c'est doux, c'est prenant. Et c'est pesant finalement. C'est l'attente, c'est l'introspection, c'est la mort voyez-vous.

"On a assez joué au silence moi je trouve..." On recommencera c'est promis. Le petit garçon a souri, mais il n'a toujours rien dit. On espère tant pour lui ce qu'il ne veut pas, ce n'est pas demain la veille qu'il s'y décidera!

 

Augusto Volpini _ day dreaming

 

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08 avril 2014

Additions

Edmond-François Aman-Jean Thadée-Caroline Jacquet

Le début du printemps ressemble tellement à l'automne ici. Tout est nu, roussi et détrempé. Rien sur les branches, rien ne sort de terre. Quelques rayons arrivent à nous réchauffer timidement. On ne quitte pas les manteaux pour autant.

Les petits virus reviennent en courant après avoir été congelés tout l'hiver. Et à tour de rôle, les enfants se roulent en boule au creux de notre lit. J'écris, et c'est elle qui dort aujourd'hui. Petite poupée chaude et blanche. Qui se réveille en sursaut en posant des questions d'un autre espace temps. Tu verras, cela passera.

Il y a ces lignes que je dois écrire jusqu'à vendredi, absolument. Des lignes que j'oublie à peine je les ai tapées. Des mots pour obtenir un bout de papier pour avoir le droit de prétendre à peut être un travail à long terme. Le genre d'écriture qui m'emmerde, ne m'excuser même pas. Mais dont curieusement, à ma surprise, j'arrive à tirer quelques satisfactions. C'est que je ne peux pas m'en empêcher : je ne peux pas faire à moitié même quelque chose qui n'en vaut pas la peine. Je dois être orgueilleuse finalement.

Neuf années que nous avons atterri ici. Ce n'est pas grand chose, et c'est tellement de choses. Cela explose parfois, mais pas de bouquet de regrets.

Le décompte des jours avant l'été est amorcé. C'est encore long, mais ce sera si vite passé. Je mise trop sur ces deux mois à chaque fois. Je les comble, je remplis à l'écoeuré. On verra bien, ce sera chaud, on se brûlera.

Et puis vient 40 à l'ombre. Je ne comprends pas tout le bruit que font les autres autours de moi. J'aime le nombre rond, j'aime la dizaine. Je me sens de plus en plus proche de moi-même, je crois que j'approche petit à petit de celle que je souhaitais être. Je crois que cela se voit. C'est mieux, c'est plus fort et plus urgent.

Que demander de plus maintenant?

 

Edmond-François Aman-Jean _ Caroline Jacquet

 

 

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26 mars 2014

Un mois

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Elles pleurent au bout du fil et ce sont toutes les larmes que leur mère a versées qu'elles déversent à leur tour.

Elle s'est assise dans un fauteuil pour attendre l'heure du repas et elle s'est endormie pour toujours.

Elles pleurent une mère qu'elles ne connaissaient pas, pas vraiment. Elles pleurent celle qui les a portées en elle, celle qui leur a appris les premiers gestes, les premiers mots. Et elle a disparu. Les deux petites filles se sont envolées au loin avec leur papa qui en avait assez de cette femme-là. Il en trouva une autre, une substitut qui les aimât quand même, mais pourtant. Rien ne remplace complètement les bras d'une maman. Rien ne remplace sa voix qu'on entendait du fond d'elle. 

Elles ont grandit au loin. Quelques mots échangés au téléphone pour les anniversaires ou les jours en rouge sur le calendrier. Pas de rencontre, pas de toucher, pendant quinze longues années. Papa ne voulait pas. Maman ne pouvait pas. Elle ne pouvait rien y changer, pas de droit là où elle était, pas de voix, pas de choix. Il aura fallu attendre un dix-huitième anniversaire pour que l'aînée des filles prennent le téléphone et de lui annoncer que voilà, maman, on arrive pour te voir. On restera un mois. Attends-nous, nous t'attendons depuis si longtemps déjà. C'était l'hiver ici, elles ont atterri au soleil brûlant de l'équateur : une mère, deux soeurs. Une étreinte interrompue depuis si longtemps, qui n'avait jamais vraiment cessé pourtant. Un mois ensemble pour rattraper tout ce qui ne s'est pas dit, tout ce qui ne s'est pas vu, tout ce qu'elles ont perdu. Un mois donné comme un rendez-vous chaque année. On reviendra, c'est promis craché. 

Comme elles l'avaient dit elles sont revenus. Mais leurs bras seront vides de l'étreinte attendue. Le coeur de leur mère n'aura pas su attendre. Elle s'est assise pour un moment, tu sais mes jambes tremblent souvent. Elle s'est assise face à la fenêtre ouverte, un peu d'air me fera le plus grand bien. Elle s'est assise en souriant, leurs chambres sont prêtes, je suis contente. Elles arrivent bientôt, tout un mois, rien que elles et moi.

 

Carole Dakake _ Unanswered question

 

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22 mars 2014

Nouveau sang

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Je ne sais pas très bien si c'est le printemps qui nous nargue en allant et venant entre deux bourrasques de neige et qui me fouette avec la promesse d'un renouveau qui n'arrive pas. 

Je ne sais pas si ce sont les changements d'emploi du temps qui m'attristent d'abord pour ensuite se transformer en défis excitants à relever. Va comprendre, cours-y.

Je ne sais pas si c'est un anniversaire approchant que tout le monde décrit comme un grand virage qui va me lancer à toute vitesse le long d'une ligne droite. Ou me projeter dans le vide.

Je ne sais pas si ce sont les cailloux de l'intendance, les emmerdes matérielles, puisqu'il faut bien les appeler ainsi, qui allourdissent nos esprits en s'enfilant les unes derrière les autres.

Je ne sais pas si ce sont les enfants qui grandissent si bien, si beau, trop fort parfois, si vite finalement. Ils se crient autant qu'ils s'aiment et c'est tendre à voir même si c'est souvent pénible à entendre...

Je ne sais pas si j'arrêterai de dire oui, si je pourrai résister un jour aux projets, à faire du nouveau, de l'inattendu. J'espère que non, et pourtant, parfois, j'aimerai en être capable. Ce n'est rien de bien fabuleux, pas de poudre aux yeux, toujours du concret, de l'emmêler que je m'empresse de démêler à ma façon.

Je ne sais pas si nous nous tiendrons encore côte à côte dans dix ans. On s'éloigne un peu, concentrés sur des petites nécessités, absorbés par les maudits cailloux. Il faudrait plus de nuit, il faudrait plus de feu. Je sais que. Je crois qu'il. Alors nous.

Je ne sais vraiment pas grand chose, à part que cela doit faire à peu pareil chez vous autres. Qu'il y a autant de doute que de réponse à des questions existentielles. Mais dites-donc, pourquoi on court?

 

 

Hans Hofman _ Provincetown House

 

 

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11 mars 2014

les éclats

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Cela faisait longtemps déjà que j'en parlais. Me plonger dans les lourds albums de cuir ourlés de cordelettes. Glisser sur ces visages en noir et blanc et gris aussi, souvent flous, aux ombres envahissantes et dansantes. Je voulais retenir ceux dont je savais les noms, l'histoire. Ceux que j'avais croisés et dont ma mémoire s'était griffée. Des mains qui m'ont soulevée petite, celles que j'ai serrées plus tard, les visages que j'ai vus endormis pour toujours sur un drap blanc éclairé aux bougies, et ceux qu'on m'a dépeints dans un brouillard de mélancolie.

Quelques voix sont restées: celle de celui qui n'en avait plus, son trou dans la gorge caché sous une cravate en soie. L'oncle T. qui faisait fuir tous les enfants sauf moi qui persistait à vouloir comprendre ses mots aspirés par ce trou béant. Il a vingt ans pour toujours entre mes doigts : il porte mon père en barboteuse dans ses bras. Il est beau comme on l'est à vingt ans, arrogant et fier et débordant d'insouciance, la mèche folle, la veste au col relevé. La guerre était terminée.

Je plonge dans ses yeux noirs et j'essaie de voir l'homme qu'il a été plus tard, celui qui a fait sa vie comme il l'entendait, lui qui est parti au loin, a épousé une étrangère qu'il aimât avec passion. Trois enfants et un divorce, il est revenu se planter devant ceux qui ne croyaient plus en lui. Les bras croisés, le cou tendu, même tranché.

Il y a le regard clair de ma grand mère à trois ans, à dix ans, à vingt ans, à mariée, à maman, sérieuse, gaie et triste... Son visage qui change au fil de sa vie autour de ses grands yeux bleus. Est-ce ceux de ma fille? Je n'ai pas le droit de projeter, je n'ai pas l'envie de coller une ressemblance, moi qui n'en porte pas. Mais je cherche malgré moi un sourcil, un sourire, une silhouette qui me dirait d'où je viens. Je vois tout et je ne vois rien. Je suis une sang mêlé. J'ai pris un bout de tous, un souvenir de chacun et j'ai tout collé sur moi. Je leur appartiens à tous, ils se sont glissés en moi. Ce soir, je les entends chuchoter. Surtout pas de conseils, ils ont été les derniers à les écouter. Un souffle continu, doux et rassurant, qui raconte la vie, ses joies et ses tourments.

Moi qui connaît leur fin, moi qui sait leur sang, qui les ai vus glisser sous terre doucement. Je comptent leurs actes mais ils me chantent leurs sentiments. Oui j'ai eu peur, oui j'ai mordu, oui j'ai menti, oui j'ai regretté, j'ai rougi aussi. De tous ceux dont j'ai retiré l'empreinte de leur tombeau de cuir, de tous ceux-là je sais une chose, une seule. Ils ont aimé plus que raisonné.

Et leurs fronts d'un éclat est touché.

 

Joaquìn Sorolla_ le Photographe 

 

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Fin »