jane_austen

Cela fera bientôt plus de 20 ans que nous nous connaissons. Je me souviens encore de la première rencontre, ou plutôt de sa découverte.

J'étais alors adolescente, seule sur le sol anglais à qui déjà mon cœur appartenait depuis plusieurs années. C'est une vieille demoiselle qui se confiant à une toute fraîche, me tendit le livre à la couverture tannée. L'ouvrage avait été maintes fois ouvert, caressé, ses mains y avaient laissé leurs empreintes. Polie, j'acceptais, pas vraiment certaine du trésor que l'on prétendait alors m'offrir.

Vraiment? Tout un monde? Tout un coeur? Tout le mien un jour? Que savait-elle de mon coeur elle qui n'avait probablement pas quitté ses coussins en dentelle? Comment pouvait-elle soupçonner tous ses élans mal maîtrisés, ses coups de chaleurs et ses bouillonnantes frayeurs?
Vraiment? Une vieille anglaise enrubannée parfumée d'earl grey et de rose me conseillait sur les raisons de mon cœur?

Sa conviction étincelait derrière ses verres cerclés d'argent. Elle eut raison de ma défiance, et ma curiosité chancelait alors. Voici peut être le début d'une réponse.
L'après midi passa, clair et poudré. Le livre sous mon bras, je suis partie intriguée.
Je l'ai posé sur la petite table basse, celle couverte du plaid fleuri. Près de la fenêtre et du haut fauteuil. Je l'ai laissé reposer, il fallait qu'il s'habitue; des mains nouvelles, impatientes allaient le saisir. Je devinais plus que ressentais le délicieux désir. Celui d'aimer un livre à peine ouvert, celui de ne plus vouloir le lâcher, de vouloir par lui, toute entière, être avalée.

La première lecture fut celle des sens : les mots me faisaient vivre la musique de l'histoire. Le vocabulaire désuet, d'un autre siècle, je ne le maîtrisais pas encore. Mais je comprenais les sentiments et les embrassaient. La dernière page avalée, j'ouvrais d'autres livres, plus sévères: grammaire et dictionnaire. Du labeur était nécessaire pour saisir vraiment toute l'essence de l'histoire et voir au-delà.

Il m'en aura fallu du temps, des années pour y voir plus clair. Les autres livres furent avalés comme leur frère. Plusieurs fois, l'un à la suite de l'autre. Je leur appartenais, j'étais des leurs.

Et puis vint une période sans eux, trop occupée à comprendre mon cœur qui s'emballait sur un rythme plus fort.

J'y suis retournée cet hiver. Ils m'attendaient depuis trop longtemps. J'y ai décelé une nouvelle lumière. Derrière les mots, j'ai vu la femme, ses doutes et ses certitudes, ses peurs et ses joies, ses amours vécus ou juste soupirés. C'est elle qui m'a parlé la première. Ou peut être bien, l'ai je écoutée ici pour la première fois.

C'est très loin d'être fini, entre Jane Austen et moi.

peinture origine inconnue!