atthewindow

L'après midi commençait de s'achever. Le matin nous avait éclairés d'une lumière crue et nos yeux fatigués s'étaient reclus.
C'est par le vent que les nuages furent placés, au-dessus de nous sans que nous nous en rendions compte.
Un travail d'aiguille en main, j'étais assise sur le haut fauteuil victorien. Il lisait en tailleur sur le grand plaid mauve, les bras relâchés. Sa nuque penchée en avant recevait le jour et éclaboussait de clair la pièce devenue sombre. Elle babillait dans un autre coin, appliquée à empiler des cubes en bois.

J'ai laissé jouer Chopin, même un peu trop fort. Je savais qu'il nous accompagnait, chacun à notre tache, l'esprit vagabondant au gré des notes.
Puis tout s'assombrit, le tonnerre s'annonçait déjà au loin, les oiseaux se sont tus. Un souffle frais est passé entre nous et a soulevé la nappe dans son sillon. Je ne voyais plus mon fil, les lettres ne se laissaient plus déchiffrer, les premières gouttes lui ont fait poser ses jouets. Nos trois têtes ensemble se sont redressées et nos regards vers le dehors se sont portés.

Juste à cet instant: une seconde d'éternité. Combien de fois déjà cette scène avait-elle été jouée? Dans combien de pays, il y a combien d'années? Un court frisson d'universalité. Le sentiment étrange d'être figés dans un tableau qu'un peintre imagine à cet instant, peut être dans très longtemps.

Les premières gouttes précédèrent le déluge, Chopin ne jouait plus assez fort, nous l'avons faire taire. La musique était alors plus belle au dehors.

Une pensée tendre est venue se nicher au creux de l'orage. Qu'il serait doux chaque jour de vivre une seconde suspendue comme celle d'aujourd'hui. Une seconde de communion, pour se lier à tous les âges. Une seconde pour ne pas laisser s'installer l'oubli.

Carl Vilhelm Holsoe - at the window