Paul_Cezanne_Jeune_homme_a_la_tete_de_mort

Ce soir sera en nous, à jamais, à part.
Il faisait si doux alors, nos résultats étaient affichés sur de grands panneaux et par les fenêtres ouvertes la bise se glissait pour les soulever. La lumière se teintait d'or et les préparatifs de la grande soirée avançaient.

Nous étions tous sonnés après de longues journées et nuits de travail, heureux et ivres d'achever cette année. Épaules contre épaules, nous nous tenions les uns contre les autres, un peu effrayés par le silence dans nos têtes; le tumulte n'était plus au labeur mais à la fête. Je ressens encore cette fièvre du bonheur d'une lourde tâche accomplie, de la fierté de l'avoir aboutie à plusieurs aussi.

Les tables se dressaient, la scène était déjà montée. Les premiers essais de micros nous faisaient sursauter. Il était encore tôt, le soleil n’était pas couché.

C'est alors que le ciel est tombé. C'est alors que nos jambes ont fléchi et ne nous ont plus portés. Une nouvelle assourdissante venait nous frapper : F. avait choisi de s'en aller. Il n'a plus voulu continuer, il n'a plus souhaité vivre tout ce qu'il lui était promis. F. était parti, juste une lettre restait pour nous tous abasourdis.
Juste quelques lignes pour nous prier de ne pas le haïr. D'essayer de l'aimer, même s'il a préféré mourir. De ne pas chercher à comprendre, qu'il n'y avait pas grand chose à dire. Il nous assurait de ses efforts, il nous remerciait des nôtres mais tout cela n’était pas assez. Trop peu pour qu'un jeune homme de 20 ans décide de continuer.

Je crois que nous lui en avons voulu quand même. Je pense que je lui en veux encore. Il m'est possible de comprendre des douleurs, des erreurs, des peines. Mais sa vie, son corps étaient j'en suis sûre beaucoup plus forts.
Je peux voir des souffrances sans fin, des détresses insoutenables, elles n’étaient pas chez lui insurmontables. Pas avec nous, pas à 20 ans à peine.

Enfin, je le crois.

Tu vois F., comme chaque année depuis seize ans, le soir de l’été sera la fin de ton printemps. La musique sera forte, nous danserons tous, chacun au loin dans nos vies.
J'aurais tant aimé que tu danses ce soir, toi aussi.

 

 

Paul Cézanne - Jeune Homme à la tête de mort