FlamingJune_LordLeighton

 

Il était parti trop tôt le matin. Elle avait juste senti son bras glisser de sa taille, son souffle se rapprocher de ses yeux, ses lèvres les effleurer. Puis le silence.

Le bavardage des femmes qui battaient les tapis l'ont sortie de son sommeil. Il était encore temps de saisir la fraîcheur du matin. Elle se glissa sous son jeans, sa chemise légère et elle claqua la porte.

Les escaliers dévalés, le concierge salué, la rue traversée, elle plongea dans le métro. Le balancement de la voiture la ramenait à ses rêves. Un couple la rejoignait à la station suivante. Se tenant par le bras, le costume, le tailleur, la cravate, le foulard retenu par la broche, le chapeau moulé, le chignon relevé, leurs dos bien droits, les genoux joints, ils la saluèrent en inclinant légèrement la tête, un sourire discret au coin de leurs lèvres.

Elle pouvait deviner leur jeunesse passée, les années prospères et pleines de liberté. Elle voyait au creux de leurs yeux leur vie de résistance, conserver leur foi, leurs bonnes manières, les langues apprises et les livres adorés. Peut-être n'ont-ils pas pu partir? Peut-être ont-ils dû rester?

Ils lui demandèrent d'où elle venait. Elle leur répondit dans leur langue, la dame lui parla dans la sienne, sans sourciller. Elle semblait rassembler, cachés au fond de sa mémoire, les mots chéris qu'elle avait tus pendant tant d'années. Ils lui proposèrent un café au vieux salon de thé.

La matinée passa dans le passé glorieux d'une capitale devenue poussière. Elle les reverrait.

Bientôt le soleil écrasait sa peau trop blanche. Elle s'asseya sur le bord de la fontaine; la brume l'enveloppait sans la mouiller. Elle écoutait la plainte du boulevard égorgé. Elle attendait sa silhouette, ses épaules balancées, son bras se glisser à sa taille, son souffle sur ses yeux, ses lèvres.

 

 Lord Frederic Leighton - Flaming June