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Madame Abeille n'est pas vraiment affairée. Tout le monde pense qu'elle n'arrête pas du matin au soir, du soir au matin. Elle entretient sa renommée de grande travailleuse à grand coup de conversation pressée entre deux portes, vite, vite, je n'ai vraiment pas le temps. Toujours des dossiers sous le bras, toujours les cheveux un peu défaits, toujours le regard en errance, jamais d'écoute pour les autres. Madame Abeille est petite, en mouvement perpétuel sur ses talons claquants, elle agite ses petites ailes à une vitesse défiant toute concurrence. D'ailleurs la concurrence ne la défie pas. 

Beaucoup de bruit pour rien, elle butine les informations en surface pour se gonfler d'importance. Chargée plus que de raison de données utiles uniquement à sa survivance sociale. Madame Abeille bourdonne aux oreilles de tous, si fortement, si appliquée que plus personne ne l'écoute depuis longtemps. Elle poursuit alors sa course effrenée, virevoltante, se butant aux refus agacés de ses confrères. Elle ne réalise pas que sa danse leur rappelle sans cesse le travail à accomplir, leur application à leur tâche, leur paresse cachée. Plus vite, plus pressante, plus bruyante, elle finit toujours par pousser à bout celui qui lancera un geste énervé pour l'écarter.

C'est alors que Madame Abeille sort son dard. Bien affûté, luisant et assassin. Je n'avais jamais réalisé combien une petite chose bruyante pouvait causer de si grands fracas. Peut importe la proie, grande ou imposante, elle fonce et pique jusqu'au sang, tenant bon, ne lâchant pas. La victime se souviendra de la brulûre à jamais, les témoins n'oublieront pas la douleur sur son visage. Madame Abeille ne meurt jamais de ses assaults : ils la régénèrent au contraire. Et très vite, après seulement un court instant de silence contenté, vous entrendrez à nouveau son bourdonnement ronrronant.

Et vous resterez aux aguêts.

 

Lita Albuquerque _ Beekeeper (computer software generated video projection)