09

J'étais pressée, une de ces fins d'après-midi où nos pas s'accélèrent sous le remords de ne pas en avoir assez fait. La liste ne s'est pas tarie, elle avait même été rallongée. Pester contre soi-même, contre les obligations et la maison qui me mangent le peu de temps libre qu'il me reste. Un début de soirée maussade, gris et humide qui suintait sur les trottoirs trop encombrés sur ma route. Laissez-moi donc passer, ne voyez-vous donc pas que je suis pressée. Plus que vous tous à trainer vos minutes futiles. Une tête mal faite de fin de journée grognée. Il en suffisait d'un, d'un seul pour récolter tout le vitriol que j'avais accumulé. 

De mauvaise grâce, je luttais contre le vent qui avait décidé de s'en mêler, contre la foule ignare de mon exaspération qui s'en trouvait décuplée, contre ma montre qui s'entêtait à accélérer les minutes en secondes, contre moi-même qui n'arrivait pas à arrêter de râler...

Et le vent s'est éteint. Puis il est reparti tout à coup en surprenant tout le monde, moi la dernière trop occupée par ma mauvaise humeur. Il a changé de route et a fait remonter les cols. La tête pleine de mots assassins, j'étais sourde à la rumeur citadine. Il a fallu un feu rouge carmin pour me rendre l'ouïe fine. C'est alors que je l'ai entendue. Je crois que j'étais la seule puisque seule j'ai tourné la tête dans sa direction. Le visage tendu, exposé au souffle froid, mes jambes ont changé de direction et m'ont portée à l'oppposé de ma raison. La voiture qui m'a évitée n'a pas klaxonné assez fort pour me faire sursauter, mes oreilles n'entendaient rien d'autre de toute façon. Le soir tombait et le corail du ciel sombrait au bout de la rue grise. Plus près, j'approchais, encore plus près.

Mon coeur battait à chaque pas plus vite. Je sentais que cela allait être trop, je savais déjà que je ne tiendrai pas. Encore une rue et à gauche. L'écho y prenait sa source. Il était là droit comme un i, planté sous un candélabre tout juste allumé. Mes jambes se sont campées tout près, moi dessus, j'écoutais chaque note, chaque son amplifié. Le regard fixe, les bras relâchés, je devais lui faire peur ou bien il m'ignorait. Le souffle suspendu, j'ai laissé la vague montée avec la marée, comme une naufragée qui se sait perdue d'avance. Une respiration plus ample et ma poitrine s'est soulevée. Et elles ont toutes coulées. Toutes les larmes de ma semaine, toutes celles de ma journée. Toutes les autres qui restaient cachées tout au fond, même celles que j'ignorais. Au froid de février, elles réchauffaient mes joues, elles portaient ce goût salé oublié de mes lèvres. Un sanglot est monté. Une déferlante incontrôlée.

Lorsqu'il a laissé s'éteindre le dernier souffle, que l'instrument dressé s'est affaissé sur son bras, je n'ai pas bougé. Il s'est approché, m'a tendu un mouchoir blanc. Je n'ai rien dit. Il a sourit et moi aussi. Je l'ai remercié et il m'a dit qu'il avait gagné sa journée. Il m'a demandé d'où, j'ai nommé mon caillou et il m'a livré le sien, bien plus au nord que le mien. Il m'a demandé depuis combien et je lui ai dit quatre ans seulement. Nous nous sommes serrés la main, son nom aussi inconnu que le mien. 

Mon coeur était en paix. Ma colère envolée. J'ai repris ma route apaisée.

Un vent a suffit pour me rappeler que la mer est immense, que je suis exilée.

 

Geoffrey Johnson - In the clear