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Il faisait froid cette nuit là, ils étaient tous rassemblés pour une raison oubliée, un anniversaire, une fête, ou juste pour être ensemble peut être. Étrangement, elle se rappelle des couleurs que portaient chacun : du rouge criard pour l'un, du bleu électrique pour l'une, un parme sourd et profond pour une autre. La tablée était étrange, mal assortie et dissonante. Quelques conversations s'accrochaient entre elles mais il semblait impossible d'accorder toutes les voix. Il y a eu des mots plus hauts que d'autres. Il y a eu des visages qui se sont fermés, d'autres qui se sont détournés. Une porte a claqué et il a fallu réprimander celui qui en a rit. Elle s'était levée pour éteindre l'incendie et elle avait senti que tous les regards l'appuyaient. Il était entendu qu'elle seule pouvait le faire. Il y a eu des pleurs et des aveux. Il y a eu de la colère un peu, et aucun regret. Elle a fait de son mieux. Mais de tout cela, rien ne lui importait, ce n'était pas ce qu'il fallait retenir de cette soirée.

Les torts se sont portés absents et les raisons se sont enivrées pour s'oublier. Elle était restée à l'écart, elle l'observait. Il ne la quittait pas des yeux depuis tout à l'heure, elle n'avait pas voulu le voir alors. Lorsqu'elle a eu croisé son regard, elle devinait déjà l'issue de sa nuit sans encore y croire. Certaines rencontres sont écrites dans le vent : elles existent à peine pour celui qui les entend. Cela devait être doux ou bien cela ne serait pas. Ce ne serait rien. L'envie était là, ils la cueilleraient ensemble. Peut être, on verra.

Elle l'a laissé construire son approche, elle ne lui a apporté aucune aide. C'était à lui de tout bâtir, elle ne lui imposait aucune règle. Ce n'était qu'un jeu, rien de bien sérieux. Elle repoussait la certitude que cela n'irait pas plus loin, pour un court instant elle voulait croire à une longue histoire, une épopée qu'elle aimera raconter au coin d'un feu, un soir tard de sa vie. Elle se mentait volontairement et c'est un sentiment qu'elle aimait découvrir. Il ne faisait que la regarder. Et elle souriait. Elle le laisserait venir s'il le souhaitait.

Pas à pas, il a écarté les autres. Elle ne sait plus très bien comment. Le dernier est parti sans être vraiment dupe. Elle n'a rien dit, rien fait. Il lui a fallu encore un peu de temps pour oser s'approcher plus près, tout près, tremblant un peu devant le calme contrôlé qu'elle déployait. Il fallait que cela soit doux, ou bien cela n'existerait pas. Elle se rappelle le grain de sa peau, les muscles tendus de ses bras. Elle se rappelle la musique qu'il avait laissé jouer sur la petite radio blanche. La chambre d'étudiant s'élargissait soudain et les murs se fendaient de lumières roses et bleutées. Elle se rappelle le lit singulier, la couverture numérotée. Leurs rires et leurs souffles mêlés. Plus tard,il veillait dans ses yeux, le soleil pâle venait de se lever. Il partira bientôt, son visage s'effacera et après une larme, elle n'aura aucun regret. Il fallait laisser filer le temps, il fallait accepter l'espace. Rien ne pouvait persister sauf peut être sa mémoire, fragmentée.

C'était doux, cela s'est passé une nuit.

 

Carne Griffiths - Fragment