Lentz-Strajk-MNW

C'était un été pluvieux mais le ciel restait bleu. C'était un été au nord mais au fond de ma mémoire il reste lumineux. J'en garde le vert omniprésent, entêtant. La rouille des pierres, de la bruyère et des reflets dans les cheveux des gens. Le goût de la bière tourbe, de celle qu'on mange plus qu'on ne la boit. C'était il y a longtemps, j'avais à peine 15 ans, c'était avant-hier.

Le vent me soufflait des idées, tout ce ciel qui tournait à découvert m'ennivrait. J'étais loin de chez moi et je me trouvais enfin face à moi-même. Dès la sortie du train, l'air était différent. La ville vibrait d'une énergie que je n'arrivais pas à définir si elle était positive ou non. Les dos courbés, la foule avançait par déferlente et parlait haut et parlait fort. Des cailloux roulaient de leur langue et c'était beau et c'était peur, un peu. Mon bus, mon adresse dans mon poing serré, mon arrêt, ma porte d'entrée, mon escalier, ma chambre partagée. Un visage connu devait s'y trouver mais ne s'y trouvait pas encore. J'attendais en scrutant le pâle bleu des murs peints.

C'est alors que je l'ai entendue : la foule grondante au dehors. J'ai sauté du lit, ouvert la fenêtre guillotine et j'ai plongé mes cheveux sous la bruine. La rue déroulait devant eux un tapis noir et suitant. Ils étaient des centaines, serrés les uns contre les autres, quelques pancartes, quelques tissus tendus, beaucoup de bras levés.

La porte a claqué : "You're here! Get downstairs this minute, let's go!". L'escalier déboulé, ma veste enfilée, nous étions plaquées à la façade de la rue, pressées par la marée humaine qui montait toujours et encore. Nous avons plongé nous aussi sans prendre notre souffle, nous avons glissé nos bras sous d'autres bras, nus, les manches relevées. Je n'ai pas crié tout de suite, j'ai laissé leurs voix m'emplir de leurs vibrations. Ils étaient de tout âge, ils étaient de partout. J'ai accompagné une famille en prenant une petite fille par la main. Le père criait le plus fort, son col ouvert sur une poitrine de stentor, à son épaule droite s'accrochait le dernier né, dans sa main gauche il tenait l'aîné. Je n'oublierai jamais cet homme en chemise blanche. Je n'oublierai pas la rage de son cri, ses yeux plein de larmes. Je n'oublierai pas cette impuissance qui se nourrissait du désespoir d'un père qui malgré ses bras puissants ne pouvait plus bâtir un avenir pour sa famille. Un père parmi des centaines d'autres dans les rues de Glasgow en ce mois de juillet.

Les lois ne sont finalement pas passées. Ils ne quitteront pas encore leurs maisons. Leurs bras sont retombés, ils sont parfois allés les offrir plus loin, très loin, là où leurs enfants ont eu un futur. L'impuissance est restée, elle est tapie sourde et étouffée mais elle est bien vivante. L'autre soir, elle est ressurgie aussi vibrante que cet après midi d'été.

On vient d'apprendre qu'une vieille dame est morte. Morte et bientôt enterrée.

 

Stanislaw Lentz - Strike