portrait-of-edith-french

Moi qui ai toujours eu envie d'accélérer le temps, de remplir mes heures avec de l'inattendu, du surprenant, du nouveau. Moi qui étouffait à l'idée d'une vie déjà racontée, d'une ligne toute tracée, tendue par d'autres avant moi. Moi qui était terrorisée à l'idée de passer à côté de mon double, de celui qui me complètera. Moi qui ne pouvais pas concevoir une vie sans la porter et la donner.

Il faudrait huit heures de plus à mes jours pour que mes nuits soient bénéfiques. Je n'aime pas m'en plaindre mais mon corps proteste. Je lui en demande trop sans le laisser se reposer. Comment faire pour accepter que je n'aurai pas le temps de tout faire? Une vie ne suffira pas. Comment lâcher des projets aussi infimes soient-ils? Je n'y arrive pas encore.

Je croise tellement de regards dans mes semaines, beaucoup me disent de continuer, que j'ai raison, qu'ils m'attendent encore.

Mais c'est lorsque ceux qui me sont les plus chers se noircissent, s'embuent d'inquiétude que je sais m'arrêter. Je le dois. Je le leur dois.

Les enfants grandissent de leurs envies mais aussi de celles de leurs parents. De nous voir passionnés, exaltés par quelque chose qui leur échappe, qui n'est pas eux, ni nous ensemble. Je crois même que cela les aide à se définir eux même. Quelle sera leur envie? Vers quoi s'échapperont-ils à leur tour pour mieux revenir, chargés d'expérience? Je leur laisse chercher la réponse, en les guidant.

Je ne suis pas économe. Je n'en vois pas l'intérêt. Je préfère capitaliser de l'action.

Et s'il faut tout donner, je le ferai.

 

John Singer Sargent _ Portrait of Edith French