Hotel-Room-1931-by-Edward-Hopper

 

Elle ne parle que de son père, plutôt en bien finalement. De sa mère, il ne lui reste rien ou presque : une poupée toute usée qu'elle lui avait cousue pour un anniversaire et une photo floue et jaunie cédée par une grande tante par alliance. Papa a tout jeté, brûlé. Elle ne dit ni quand, ni pourquoi. Et vous pouvez sentir dans la tension qui serre sa mâchoire jusque dans le bleu de ses yeux, qu'il ne vaut mieux pas demander. Cela servira à quoi de toute façon? Après toutes ses années, sa mémoire s'est fanée et ne subsiste qu'un léger souvenir de parfum, un petit air fredonné. Rien à voir avec la maternité.

Et le père est parti lui aussi, la laissant elle et son frère orphelins. Ils ont beau être adultes, il n'y a pas plus enfant qu'un orphelin de père et mère. Même leurs ressemblances mêlées n'auront pas fait durer leur fraternité. Depuis avril, sous les pommiers en fleurs, ils se sont disputés de ces disputes dont on ne revient jamais assure-t-elle. Elle voit encore sa blonde nièce, seule fille parmi ses garçons. Voyez-vous sa projection dans les longues jambes et le sourire moqueur? Peut être même un air de sa mère évoquée tout à l'heure? Si vous le pensez, ne lui dites pas. Elle pourra vous effacer vous aussi de sa mémoire.

Comme si sa solitude n'était pas assez grande, c'est le père de ses fils qui a décidé de tout prendre. Tout ce qu'ils avaient construit ensemble. Leurs fils avec, il a tenté. Seule, elle a su les garder. Seule, elle l'était déjà, démunie elle le devient. Démunie de biens mais pas de volonté. Vous la voyez passer et repasser, les bras chargés, le téléphone sonnant. Elle se démène, elle se bat, elle n'a jamais le temps. Personne ne sait comment elle tient; elle s'en fout, elle ne l'expliquera pas, surtout pas à vous.

Il y en a des hommes battus par la vie, l'amour et le temps. Une femme seule semble bien plus brave pourtant.

 

Edward Hopper _ Hotel Room