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Cela faisait longtemps déjà que j'en parlais. Me plonger dans les lourds albums de cuir ourlés de cordelettes. Glisser sur ces visages en noir et blanc et gris aussi, souvent flous, aux ombres envahissantes et dansantes. Je voulais retenir ceux dont je savais les noms, l'histoire. Ceux que j'avais croisés et dont ma mémoire s'était griffée. Des mains qui m'ont soulevée petite, celles que j'ai serrées plus tard, les visages que j'ai vus endormis pour toujours sur un drap blanc éclairé aux bougies, et ceux qu'on m'a dépeints dans un brouillard de mélancolie.

Quelques voix sont restées: celle de celui qui n'en avait plus, son trou dans la gorge caché sous une cravate en soie. L'oncle T. qui faisait fuir tous les enfants sauf moi qui persistait à vouloir comprendre ses mots aspirés par ce trou béant. Il a vingt ans pour toujours entre mes doigts : il porte mon père en barboteuse dans ses bras. Il est beau comme on l'est à vingt ans, arrogant et fier et débordant d'insouciance, la mèche folle, la veste au col relevé. La guerre était terminée.

Je plonge dans ses yeux noirs et j'essaie de voir l'homme qu'il a été plus tard, celui qui a fait sa vie comme il l'entendait, lui qui est parti au loin, a épousé une étrangère qu'il aimât avec passion. Trois enfants et un divorce, il est revenu se planter devant ceux qui ne croyaient plus en lui. Les bras croisés, le cou tendu, même tranché.

Il y a le regard clair de ma grand mère à trois ans, à dix ans, à vingt ans, à mariée, à maman, sérieuse, gaie et triste... Son visage qui change au fil de sa vie autour de ses grands yeux bleus. Est-ce ceux de ma fille? Je n'ai pas le droit de projeter, je n'ai pas l'envie de coller une ressemblance, moi qui n'en porte pas. Mais je cherche malgré moi un sourcil, un sourire, une silhouette qui me dirait d'où je viens. Je vois tout et je ne vois rien. Je suis une sang mêlé. J'ai pris un bout de tous, un souvenir de chacun et j'ai tout collé sur moi. Je leur appartiens à tous, ils se sont glissés en moi. Ce soir, je les entends chuchoter. Surtout pas de conseils, ils ont été les derniers à les écouter. Un souffle continu, doux et rassurant, qui raconte la vie, ses joies et ses tourments.

Moi qui connaît leur fin, moi qui sait leur sang, qui les ai vus glisser sous terre doucement. Je comptent leurs actes mais ils me chantent leurs sentiments. Oui j'ai eu peur, oui j'ai mordu, oui j'ai menti, oui j'ai regretté, j'ai rougi aussi. De tous ceux dont j'ai retiré l'empreinte de leur tombeau de cuir, de tous ceux-là je sais une chose, une seule. Ils ont aimé plus que raisonné.

Et leurs fronts d'un éclat est touché.

 

Joaquìn Sorolla_ le Photographe