jeanne-kefer

Elle est bien plus forte que moi. Ne voyez vous pas dans ses yeux l'orage se lever avec sa colère? Ne tremblez-vous pas à leur couleur encre sombre lorsqu'elle vous fixe de son reproche coupant? Je sais que je tremble et que j'aime trembler devant elle. De temps en temps.

Elle est bien plus belle que moi. Et pour une fois, ce n'est pas moi qui le dit mais tous ceux qui la croisent, sans la connaître souvent. Mais elle n'aime pas toujours cela, se faire traiter de "cute" et elle tourne le dos aux admirateurs qui la pensent coquette. Elle veut être comme son frère : doux mais frondeur. Tout en portant des jupes qui tournent évidemment.

Elle est bien plus vive que moi. Elle parle plusieurs langues, même celles qu'elle ne connaît pas. Elle chante juste et crie fort quand il le faut. Elle sait dire non et croyez-moi que c'est peut-être ce qui lui sera le plus utile des cadeaux. Elle donne beaucoup aussi, comme ça, quand il le faut. Et elle part bien vite en courant pour ne pas entendre merci.

Elle est bien plus grande que moi. Elle ne le sait juste pas. Pas encore. Ses jambes se terminent par de jolis petons menus qui se pointent et dansent sous un tutu. Elle a les bras fins et les mains graciles, ses gestes sont posés et son profil est droit, tendu. Elle a ce demi sourire qui en dit long sans rien dire du tout. Voyez-vous?

Elle est toujours dans mes jupes même si je n'en porte pas assez souvent selon elle. Elle est toujours là, surtout quand elle n'a pas besoin de moi. Une parallèle, une petite barre juste en dessous qui sert à prendre de l'élan pour virevolter plus haut. Elle est souple mais bien ancrée. Je suis là! crie-t-elle si vous ne l'aviez pas encore devinée.

Elle est un morceau de moi, de lui beaucoup et rien du tout de nous. On la regarde souvent, trop, à la gêner parfois. Arrête de me voir comme ça! C'est que nous n'y croyons pas vraiment, qu'elle vient de nous et qu'elle s'enfuit déjà par petits bouts. C'est notre petite fille, voyez-vous...

 

Fernand Knopff - Jeanne Kefer