SOULAGES

Tu sais, j'avais bien imaginé qu'un jour tu viendrais me demander pourquoi. Depuis un long moment même et pourtant je n'ai pas encore eu assez de temps pour construire ma réponse. Peut être même que le temps n'y suffirait pas et ma raison sûrement pas. Que veux-tu, c'était en nous, dès notre rencontre. Se sentir différents, à part, à côté ou plutôt au milieu en fait. C'est bien cela, au milieu de tous qui s'évitaient du regard et que nous contemplions de face, le sourire aux lèvres. Nous avions cette insolence de vouloir aller partout, d'être reçus par tous et de recevoir tous ceux que nous croisions. Assez effrontés pour se croire tous identiques pour parler de nos différences. J'y croyais tu sais, oh j'y ai tellement cru... Et c'était beau vraiment, j'aurais aimé que tu vois tout cela. J'ai vu un mur tomber, j'ai vu des frontières s'effacer, les mêmes frontières que mes grand-parents se devaient d'haïr. Mais voilà, chez nous, on ne haïssait pas. Je ne sais pas bien pourquoi dans le fond, mais cela ne se faisait pas. Je crois même que personne n'en avait eu l'idée. "On est bien tous fait pareil!". J'ai grandi dans l'idée qu'on ne jugeait personne sur son nom, sa couleur de peau. On ne juge pas la face, on juge les mains. Que fais-tu, quel chemin prends-tu? C'est ce que tu fais qui compte, ce que tu choisis de faire, de construire ou bien de brûler. Tout le monde a un choix et une voix, c'est l'idée de la démocratie. 

Si nous étions en démocratie quand tu es né, nous l'étions aussi quand on a décidé de partir, un jour. Un soir en fait, je m'en rappelle. Pendant très longtemps, je me suis persuadée que nous étions partis pour toi et pour ta soeur à venir. Que ce serait mieux là-bas, que vous échapperiez à la moquerie quotidienne, au mépris parfois, au rejet peut être. Je voulais que tu es le choix, tous les choix. Celui d'aller où tu veux, de faire ce que tu veux, de te tromper et de changer, d'aimer qui tu veux. Une idée assez simple de la liberté dans le fond. Je pensais être partie pour toi parce qu'au début j'ai cru que j'avais un prix à payer dans cet exil. J'avais des regrets, enfin un peu. Il me manquait certaines choses, des petites et des grandes. Des paysages, des perspectives... Mais bon, on ne reste pas seulement parce que la vue est belle. 

Ensuite, j'ai pensé que j'étais partie pour moi. Parce que je ne voulais pas faire face, je ne voulais plus revendiquer, expliquer, enseigner la différence. Je ne voulais pas être un cas d'école, une exception qui confirme la règle. Je ne voulais pas affronter ce que je voyais arriver et s'installer : le mépris appliqué de certains, la stigmatisation des autres. Quand on commence à catégoriser les hommes, on en retire l'humain. Je ne voulais plus ouvrir ma gueule et porter l'étiquette de celle qui revendique. Je savais que d'autres le ferait, sûrement mieux que moi. Évidemment mieux que moi. 

Et puis il y a eu ce jour noir et froid où je n'ai plus rien su du tout. Où j'ai eu peur, où j'ai pleuré, où j'ai été si triste comme jamais. Un jour où je me suis sentie lâche d'être au loin, heureuse dans mon échappée. Lâche de ne pas être restée pour revendiquer, pour expliquer, pour enseigner. On n'est jamais assez nombreux semble-t-il. Un coup aux tripes et au coeur à ne plus savoir ce que sera fait demain à part continuer tout encore plus fort. Ton père m'a dit que non, nous n'étions pas lâches, que chez moi il y avait encore une belle et solide relève, debout. Que chez lui, là-bas, il n'y avait plus personne déjà. Les bras et les cerveaux se sont tous enfuis au loin. Le pays n'existerait plus dans quelques années. Et tu vois, il avait raison, ton nom n'est que le vestige d'une histoire passée, un signet pris dans une page tournée. J'ai décidé de construire ici, d'expliquer ici, d'enseigner ici, de partager ici. Je ne sais pas si c'est plus facile, je suis cependant certaine que des fruits y poussent, que tu pourras les récolter et les porter avec toi. Va semer leurs graines où tu le voudras. Je suis venue ici pour cela, pour faire et pour que tu puisses partir à ton tour si tu le souhaites.

Ce jour-là noir et froid, j'ai détesté avoir peur, j'ai refusé de rejetter. J'en ai voulu à ceux qui ont fait naître en moi ces sentiments. Parce que ce n'était pas moi, ce n'est pas ce que je suis, ce que je fais. J'ai regardé mes mains et la honte ne les tâchait pas. Elles étaient remplies de larmes pourtant. Regarde les tiennes à présent, que fais-tu d'elles? Que feras-tu demain? Où iras-tu, qui les tiendra tes mains? Sauras-tu aimer autant que je t'aime? Mon coeur, je l'espère, car ta seule et unique identité est là : AMOUR.

Soulages _ sans titre